Les Russes atteignent le chef-d’œuvre quand ils ne cherchent à imiter personne mais suivent leur propre inspiration. L’assertion est vraie pour les arts, les sciences et les entreprises, mais aussi et surtout, pour la presse. Les plus grandes éditions internationales, installées depuis longtemps en Russie, gavent de leurs produits uniformes et irréprochables un nombre de lecteurs toujours croissant. N’empêche – les publications représentant une véritable valeur culturelle sur le marché ont toutes été créées par des Russes. À titre d’exemple : le magazine Afisha, la revue Otetchestvennie Zapiski (« Notes contemporaines ») ou encore la revue Rousskaïa Jizn (« La Vie russe »), qui a ressuscité la semaine dernière.
La Vie russe a été publiée de 2007 à 2009, puis suspendue par manque de financement. Le 27 octobre 2012, la revue est revenue à la vie, sous forme électronique uniquement. Son rédacteur en chef, Dmitriï Olchansky, a expliqué le choix d’Internet par une volonté de « verser des honoraires dignes aux rédacteurs plutôt qu’aux imprimeurs ».
Duccio di Buoninsegna, La résurrection de Lazare
À la différence de nombre de ses conseurs, La Vie russe ne puise pas son inspiration dans les pages glacées américaines. Elle va la chercher dans les éditions russes d’avant la Révolution, qui ont éduqué plus d’un grand écrivain. Suivant leurs pas, La Vie russe se rapproche elle aussi plus de la littérature que du journalisme. Les auteurs de la revue ne prétendent pas vous expliquer le monde par une poignée de théories bien rodées. Ici, on ne tente pas de prévoir une nouvelle crise ni une prochaine révolution car on sait que les sociétés sont régies par les passions humaines plutôt que par des lois économiques et sociales. Les contributeurs de La Vie russe, parmi lesquels on recense quelques écrivains de renom comme Tatiana Tolstaïa ou Zakhar Prilepine, s’intéressent avant tout à l’homme – avec ses doutes, ses peurs et ses ambitions ; ils l’observent et rédigent ensuite l’histoire de ses rêves, de ses réalisations et surtout de ses chutes. Résultat : un recueil d’essais saisissants où les femmes d’Ivanovo, cette ancienne capitale des tisserands, mènent une lutte sans merci pour les quelques hommes qui leur restent, où la brave continuatrice de Raskolnikov brise le crâne de sa dix-septième victime, où un promeneur solitaire se perd entre les tours du crématorium d’un cimetière géant de la périphérie moscovite. Dans ces récits, point de fiction. Les auteurs s’inspirent de faits réels pour en faire de petites perles littéraires. La transformation implique d’abord de renoncer à l’objectivité, de s’assumer pleinement en tant qu’êtres humains imparfaits et partiaux avec des penchants, une morale et des convictions qui vont immanquablement influencer l’œuvre. Au lieu de réduire la réalité à sa représentation, de la disséquer sur une table d’opération comme le font les journalistes, les écrivains de La Vie russe recréent un univers mystérieux et multiple qui vit et qui tremble sous leurs doigts. Ce qui confère aux textes de la revue un ton, une attitude et un souffle. Le papillon n’est pas écartelé sur des épingles, il voltige encore et toujours, et l’auteur nous en dévoile les mouvements.
Rendre compte de la vie dans sa complexité, dépasser les contradictions, trouver l’unité dans les disparités, rétablir la symphonie divine sur la base de mélodies dissonantes – voilà l’aspiration qui anime les Russes depuis qu’ils existent et que l’on retrouve dans la Trinité d’Andreï Roublev aussi bien que dans leur littérature, voilà cet immense terrain d’expérimentation où les grands écrivains ont vécu pour nous tout ce qu’il nous reste à découvrir.