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17.03.2013, 11:50, heure de Moscou
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Photo : Joël Brayard
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La Voix de la Russie : Les politiques ont-ils fait ce qu'il fallait pour garantir l'entretien d'une des poutres maîtresses de la société ?
Joël Brayard : Non, car à mon avis la protection fonctionnelle des policiers et gendarmes n’est pas suffisante, elle doit être renforcée. Crée par Le ministre de l'Intérieur M. Manuel Valls « La mission de réflexion sur la protection fonctionnelle des policiers et gendarmes » a rendu public son rapport qui écarte les créations d'un nouveau cas de légitime défense et d'un nouveau cadre légal d'usage des armes, préférant s'en tenir au statu quo.
La Voix de la Russie : Et les policiers, sont-ils travaillés et influencés par les débats politiques ?
Joël Brayard : Comme tous les Français les policiers ont des idées politiques, mais elles n’influencent pas leurs actions, ils sont au service de l’Etat. Pour ce qui me concerne homme de droite depuis toujours, j’ai servi avec la même loyauté F. Mitterrand.
La Voix de la Russie : Pensez-vous que les métiers de la Police soient encore attirants pour les jeunes ?
Joël Brayard : Le principal attrait du métier, il faut bien le reconnaître avec la crise, c’est la sécurité de l’emploi. Et bien sur les fonctions valorisantes aux yeux des jeunes gens : motocycliste, moniteur de tir, maître-chien etc. Ils doivent savoir qu’il faut d’abord être gardien de la paix avant d’acquérir une spécialité.
La Voix de la Russie : Qu'est-ce que vous auriez à dire enfin à un jeune policier ou à un jeune qui voudrait le devenir ?
Joël Brayard : Qu’il a raison de faire ce choix, mais il doit savoir que c’est un travail pénible et très éprouvant moralement. Le quotidien du gardien de la paix est toujours une situation exceptionnelle et particulière. Les rapports avec les citoyens sont souvent tendus : même dans le cas d’une banale infraction routière, le conducteur a parfois des difficultés à reconnaître ses torts ou, en tout cas, considère le policier au mieux comme un gêneur à qui il faut manifester son mécontentement et au pire comme un ennemi (surtout dans les cités, la police étant alors assimilée à un gang concurrent avec la notion de territoire). Cette tension prend des proportions bien plus graves lors de délits ou de crimes. Enfin, la crise économique augmente aussi l’intensité des rapports. Une population souffrant économiquement croit voir dans le policier un bouc-émissaire bien pratique dans ce climat de crise. Si de retour à la maison le fonctionnaire n’a pas un dérivatif pour évacuer le stress et les tensions accumulées au cours du service ; il présentera alors un niveau élevé de risques psychosociaux. Selon une enquête de l’INSERM, le taux de suicide dans la police est supérieur de 36 % à la moyenne nationale. La Police Nationale a connu à plusieurs reprises des pics suicidaires élevés. Plus particulièrement en 1996, où 70 décès ont été recensés. En 2008, à nouveau, on a compté 50 suicides dans l’année pour un effectif d’environ 145 000 policiers relevant du ministère de l’Intérieur. L’année 2011 a connu 43 suicides.
Pour ce qui me concerne, j’ai eu à déplorer le suicide de deux gardiens de la paix. Dans ces deux affaires, le passage à l’acte est intervenu à la suite de la mise en cause du fonctionnaire pour des vols dans une grande surface. Le premier s’est suicidé à son domicile avec son arme de service. Il faut noter que l’administration avait fait preuve à son égard d’une indulgence coupable, sa traduction devant le conseil de discipline lors des premiers vols, s’étant traduite par un simple blâme (alors que pour moi il aurait dû être révoqué, à la première affaire). Il a continué ses malversations et pour échapper à une possible révocation mis fin à ses jours. Le deuxième, convoqué pour une audition administrative s’est tiré une balle dans la tête, également avec son arme de service devant l’un de mes adjoints. La balle a ensuite traversé la cloison en brique séparant mon bureau de celui de mon collaborateur au ras du plafond. Il était persuadé que le tir allait être dirigé contre lui. Croyez-moi vous restez marqué à vie par de tels drames.
La Voix de la Russie : En 30 ans de carrière j'imagine que vous avez vu des choses invraisemblables et horribles. Quel est votre meilleur souvenir de policier et le plus mauvais ?
Joël Brayard : En effet, ce ne sont pas les anecdotes qui manquent : incendie du commissariat de Clermont-Ferrand, mutineries dans les maisons d’arrêt de Riom, puis de Dijon, évasion ratée (digne d’Edmond Dantès) à Sainte-Pélagie puis réussie à cause de la négligence des gardiens de la paix chargés de sa surveillance, incidents graves lors d’un match de rugby entre Dijon et Toulon, chienne de Johnny Hallyday gazée par un vigile chargé de la sécurité, simulacre de suicide se traduisant par la mort de son auteur (tir en direction du plafond avec ricochet de la balle qui traverse le crâne du tireur) ou découverte d’un suicidé pendu à la poignée de sa porte, neutralisation par un tir à l’épaule d’un forcené retranché chez lui, délocalisation d’affaires célèbres : l’affaire du petit Grégory par exemple, ou encore le procès en cour d’assise du « gang de la brise de mer » de Marseille avec sept accusés qui s’est terminée par un acquittement général, les témoins étant tous devenus amnésiques. Le 7 août 2012 ce gang faisait encore parler de lui avec l’assassinat en Haute-Corse d’un de ses membres…
Mon meilleur souvenir se situe au niveau de mes 10 ans de commandement à Nevers, alors responsable de 90 fonctionnaires, j’étais le seul officier en tenue du département, ce qui me mettait obligatoirement en relation directe avec les plus hautes autorités locales. Notamment Pierre Bérégovoy, concernant cet homme que j’ai beaucoup apprécié, la thèse de son suicide croule sous les incohérences. N’épousant pas la version officielle je suis certainement classé dans la catégorie des mythomanes ! Mais cette situation, certes valorisante n’était pas sans inconvénients. Toujours de permanence, mis à contribution pour toutes les manifestations et cérémonies officielles, j’ai dû une fois écourter mes vacances sur ordre du préfet pour assurer le service d’une visite officielle du président Mitterrand en 1981… En 2010, j’ai eu la surprise de me découvrir en photo à côté de lui, sur la page de garde du livre de Michel Benoit, Les grands événements du Nivernais, 1900-2000.
Toujours soucieux de la bonne image de notre corporation, j’ai demandé et obtenu la révocation de deux de mes subordonnés. Le premier pour dettes avec utilisation de ses fonctions pour mieux gruger ses créanciers. Le deuxième après de nombreuses alcoolémies en service (la dernière de 4,57 gr d’alcool dans le sang et perte de son arme individuelle). Incroyable mais vrai, les deux ont obtenu du tribunal administratif l’annulation de cette décision et leur réintégration dans la Police Nationale. Lors de mon arrivée à l’hôtel de Police de Dijon, j’ai découvert que le deuxième était de nouveau placé sous mes ordres. Lors de notre entretien individuel, j’ai eu le plaisir et l’honneur d’être remercié par l’intéressé qui m’a indiqué, que cette révocation avait été un électrochoc salutaire, et qu’avec l’aide d’une association il avait réussi à vaincre sa dépendance à l’alcool.
Mes plus mauvais souvenirs sont dans le cadre de mes attributions de la circulation routière, j’avais la triste obligation de faire l’avis aux familles en cas d’accident mortel. Cette mission était déjà difficile à assurer pour des inconnus, mais que dire quand vous devez vous rendre chez la femme d’un de vos brigadiers, pour lui annoncer que son mari père de ses deux enfants, vient d’être tué en service lors des constatations d’un accident grave de la circulation sur la RN5.
Pour terminer ce chapitre sur une note plus gaie, en poste à Dijon, j’ai eu la charge d’organiser avec d’autres fonctionnaires un sommet Franco-allemand à Beaune le 1er et le 2 juin 1993. A l’issue de la première journée de travail, les deux décident d’aller boire un dernier verre dans un bistrot de la ville. Cet épisode n’étant pas prévu au programme, il a fallu comme toujours faire face et organiser cette escapade et leur sécurité. Pour limiter les déplacements, nous avons réquisitionné un bar tout proche, viré tous les clients, remplacé ceux-ci par de faux clients (en réalité que des fonctionnaires ou gardes du corps). Pendant ce temps avec mes hommes je surveillais les extérieurs. Si ma mémoire est bonne M. Kohl a bu une bière, et M. Mitterrand a mangé une glace. Courte nuit pour moi, car le lendemain le sommet continuait avec la visite officielle du Premier ministre Edouard Balladur.
La Voix de la Russie : Et la guerre des polices ?
Joël Brayard : Il y a eu la guerre des polices et il y aura toujours cette guerre, car il s’agit plus d’une question de personnes que d’une organisation des services. Ainsi à Nevers, lorsque le DDPU (directeur départemental des polices urbaines) et le Colonel commandant le groupement de gendarmerie s’entendaient bien, tout marchait bien même aux échelons inférieurs de la hiérarchie. Lorsque le courant ne passait pas entre ces deux responsables, les relations police-gendarmerie étaient dégradées. Des améliorations ont été effectuées par exemple la rotation du commandement du GSPR (protection rapprochée du président de la république). En 2003-2006, lors d'un grand mouvement initié par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, 121 communes étaient passées en zone gendarmerie, et 219 en zone police.
La Voix de la Russie : Les médias se plaisent bien sûr à s'emparer des affaires internes à la Police, les fameux « ripoux », nous en avons eu un triste exemple il n'y a pas longtemps, est-ce que ces cas sont répandus ?
Joël Brayard : Heureusement non, il y a dans la police comme dans toutes les corporations des brebis galeuses, elles sont peu nombreuses. Il faut noter que parfois l’incident devient une bavure ; uniquement parce que ce mot est répété dans tous les médias, alors que le travail des policiers n'est pas remis en cause. Cela imprime chez nos concitoyens l'idée que les bavures sont fréquentes alors qu'elles sont très rares. Ce fait contribue fortement à cette image négative de la police. Avec les médias la surenchère est de mise, il faut susciter l'émotion du lecteur pour faire de l'audience. Tout ce qui concerne la police attire le lecteur. Pour ce qui concerne l’affaire de la BAC de Marseille, le recrutement de gardien ou d’officier issus de la diversité est à l’origine de cette bavure, en effet issu des quartiers où ils devaient faire appliquer la loi, la tentation était trop forte de couvrir les agissements des anciens copains moyennant finance.
La Voix de la Russie : Grand merci à vous Joël Brayard pour ce témoignage étonnant et précieux, à bientôt dans nos lignes !
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Chiron