Les révoltes ont pris une tournure surprenante dans les pays arabes. Le désire du changement produit des effets différents selon le pays, sa culture et son passé récent. Le Maroc a
vu des jeunes se mettre en avant et appeler à une marche pour la liberté et la dignité le 27 février. Cette date coïncidait avec l’anniversaire de la création du Front sécessionniste du
Polisario, elle a été avancée au 20/2. Depuis le mouvement protestataire au Maroc s’est fait connaitre par le mouvement de cette date fortuite du 20 février.
Après l’enthousiasme du début et les espoirs que tout défenseur des droits des humains et des libertés ne peut que partager avec ce mouvement, on devrait se demander le comment de la
formation de ce mouvement et le courant politique et de pensée qui l’a porté et mis en avant. Au Maroc comme partout ailleurs dans le monde arabe, il est difficile de mettre en place une idée,
une association ou une structure sans l’aval et l’œil des sécuritaires. La chape de plomb étatique est tellement présente et étouffante qu’elle a empêché une véritable ouverture et
n’a jamais pu s’accommoder de la pensée contradictoire.
La question de l’émergence d’un mouvement de la sorte et la mise en ligne d’un clip sur Youtube n’est ni un acte anodin, ni un acte fortuit. Le fait également de prendre comme chef de file des
jeunes de moins de 25 ans, sans véritables perspectives dans un pays gangréné par le ‘’piston’’ et les passe-droits est symptomatique de la société et ses dérives. Il y avait
les ingrédients, et il a suffi de mettre en branle le mouvement par une main invisible (du marché de la révolte !!).
Chaque pays arabe aura sa sauce et sa jeunesse qui bravera le régime et entrainera le reste de la société. Les islamistes de tendance soufie de la Jamaa "Justice et Bienfaisance" ont
accepté de se joindre à ce mouvement du 20 février. Ont-ils pris exemple sur les frères musulmans en Egypte ou ont-ils décidé cela de leur propre chef, la question reste posée. Quant aux
salafistes qui ont subi les foudres du régime depuis les attentats du 16 Mai 2003, ils ont rejoint prudemment le mouvement profitant des effets collatéraux de ce dernier, la libération, bien
que pour effet d’annonce, d’un certain nombre d’entre eux et surtout la libération de la parole et la mise à nu en public (du Facebook et Youtube), des exactions et tortures que font
l’objet des détenus dits islamistes. Les chefs d’inculpations restent du moins énigmatiques. Ce qui invite à une réflexion globale sur toute cette période et sur les dossiers de ces
détenus.
En effet, les dernières années qui ont vu l’acharnement des services de sécurité sur les islamistes et sur tout ce qui s’apparentait de près ou de loin à une pensée salafiste ou rigoureuse de
l’Islam. Le climat international et les aides substantielles des généreux américains ont boosté le travail des sbires des services. Les fonctionnaires sont connus pour leur zèle lorsqu’on y met
le prix, les commanditaires et leurs alliées ne s’en sont pas privés. Par ailleurs, les vannes libertines, sous les subterfuges de la ‘’culture’’ et de ‘’liberté’’
ont été grandes ouvertes de l’autre côté de la société. Un laisser aller voir un encouragement étatique et d’une certaine élite à toutes sortes de déviances et de relâchement des mœurs.
Mais rien de concret dans les perspectives d’une vie digne.
Vint l’attentat du 28 avril de la place Jamaa al Fna de Marrakech, et au lieu d’accuser comme à l’accoutumée les islamistes et Al Qaeda, les marocains du Facebook s’acharnent sur les services
secrets et les accablent directement du forfait. Dans la rue, on est perplexe mais personne ne parle des islamistes. Une semaine après, la trouvaille du coupable, malheureux candidat au
jihad en Iraq - puisqu’il a été arrêté deux fois sur la route et renvoyé au Maroc -, n’a pas beaucoup convaincue. En établissant ses liens idéologiques avec al Qaeda, la boucle est
bouclée. Mais le peuple reste sur sa faim, pleines de questions restent en suspens. D’autant plus qu’il ne sera pas aisé de faire confiance à des services et à une justice soupçonnées par
l’opinion publique de leur partialité dans tout ce qui touche les dossiers des islamistes.
Les jours à venir seront décisifs pour l’avenir et même la stabilité du Maroc. D’un côté les marocains contestataires et de l’autre côté les défenseurs du statu quo. Profiteurs,
ignorants ou aveuglés, se déclarent tous anti mouvement du 20 février. La vidéo de l’homme à la hache menaçante est des plus caractéristique et moins subtile, pour faire peur aux jeunes
contestataires et à leurs familles.
Par ailleurs, le mouvement est rejoint par une partie de la bourgeoisie qui joue le jeu de la révolution, histoire d’assurer les lendemains tout en adoucissant les revendications. La
caste en sortira toujours gagnante, elle pourra essayer de récupérer le mouvement si ce dernier gagne en popularité, ou s’en démarquer s’il tombe en disgrâce totale. Lors des luttes
pour l’indépendance, un scénario similaire a eu lieu et le Maroc s’est retrouvé avec des ‘’résistants’’ qui ont collaboré peu ou prou avec les colons. Attention, l’histoire a tendance à se
répéter dans un pays si attaché à la tradition !!
Si les faucons du régime choisissent la manière forte, ils pourront entrainer le pays vers un scénario à la syrienne. Mais c’est peu probable, surtout depuis le décès du jeune universitaire
Kamal El ommari à Safi. Depuis, Il y a eu certainement des directives de nos ‘’amis’’ américains qui veillent sur le pays et sa monarchie. Cependant, personne ne peut prédire
comment les choses vont évoluer au Maroc. Les profiteurs du système ne lâcheront pas facilement la gracieuse vache à lait à des jeunes accusés d’être dirigés ou récupérés par des
‘’islamo-gauchistes’’, ennemis par nature du capitalisme sauvage et de la marchandisation du pays.
D’autant plus, que depuis le 20 février, le mouvement n’a pas été vraiment rejoint par une proportion conséquente d’intellectuels et de d’élite, et la masse populaire est plus
sensible à la victoire d’un match de football politisé qu’à des revendications qui devraient les amener à recouvrer plus de dignité.
Les freins actuels sont l’embourgeoisement d’une certaine ‘’élite’’ qui a peur pour ses acquis, le surendettement d‘une certaine classe moyenne qui a peur des lendemains et
l’ignorance du reste de la population qui a peur de l’inconnu. Les jeunes et moins jeunes qui animent les débats sur Facebook et ailleurs devraient user de plus d’ingéniosité
afin de transmettre aux autres pans de la société des messages simples et réalisables, en somme qu’il est temps de grandir et passer du stade de sujet vers celui de citoyen.
Citoyenneté de droits et de devoirs, pas comme celle qui a été servie de façon insipide et incompréhensible à longueur de spots télévisés vraisemblablement financés par un organisme onusien qui
a un programme de bonne gouvernance au Maroc.
Le changement ne peut venir que de l’intérieur, avec des influences extérieurs, pourquoi pas, mais il ne peut être que viscérale pour qu’il ait plus d’impact. Peu importe la voie qu’on
prenne pour accéder à la dignité puisque celle des droits de l’homme est forcément incluse dans celle des droits du Divin !!
Zouhair LAHNA
Médecin, acteur associatif…