Nul ne peut contester le caractère soudain et imprévisible du
soulèvement tunisien. Le suicide par immolation du jeune Mohamed Bouazizi a mis le feu à un mouvement qui a pris la forme d’une rébellion transformée en une révolution populaire. Des années
d’étouffement et de frustration ont donné à cette mobilisation la force et la puissance nécessaires à renverser le dictateur Ben Ali. Ce dernier, à la surprise générale, a quitté le pays
vite, très vite. Etrangement vite.
De plus en plus de sources mettent aujourd’hui en évidence le rôle tout-à-fait central et critique des États-Unis pendant la crise et sa gestion. On savait depuis longtemps que Washington
était très engagé en Tunisie (comme d’ailleurs Israël, et de façon continue et plurielle) dans les domaines de la sécurité, de l’information, et des intérêts géostratégiques. Le dictateur
Ben Ali a été formé par les services militaire et sécuritaire américains. Sa relation de bonne entente avec l’Europe passait par la France alors même que son système s’appuyait sur le
soutien américain et la collaboration israélienne. Tout cela était connu et le silence complice de l’Occident vis-à-vis du régime corrompu et tortionnaire de Ben Ali tenait de la simple
protection des intérêts multiples dans la région. Peu importe que celui-ci tuât, torturât ou spoliât son peuple tant que la sécurité et les intérêts régionaux et stratégiques étaient
maintenus. Rien de nouveau, au demeurant.
Or l’immédiate réaction américaine, face à une rébellion massive que personne n’avait prévue, fut proprement étonnante et à vrai dire intelligente et habile. Le Président Barack Obama a
très vite salué le courage du peuple tunisien alors que les nations européennes, au premier rang desquelles la France, restaient interdites et déstabilisées par l’évolution rapide de la
situation. C’est que Washington avait un temps d’avance sur tous les autres « gouvernements amis » de la Tunisie. C’est en effet sur le conseil et l’orientation de la Maison
Blanche et de son commandement militaire que le Ministre des affaires étrangères et le commandant en chef de l’armée tunisiens ont géré la situation. Après quelques heures de troubles et
d’hésitations,j il s’est agi d’aller très vite et deux décisions se sont imposées : exiler le dictateur et faire jouer à l’armée un rôle de médiation et de protection. Le Président Ben
Ali est proprement tombé dans un piège : le Ministre des affaires étrangères l’a persuadé de quitter "pour un temps" le pays et de revenir quand les choses auraient été maitrisées. Ben
Ali a quitté la Tunisie en pensant qu’il y reviendrait et qu’il se rendait en France (ce qui explique les premières informations lancées sur sa possible destination). Son avion est parti
sur Chypre et ce sont les Américains qui ont négocié, avec le Gouvernement saoudien, les termes de l’exil du dictateur : isolement, interdiction de mouvement et d’expression publique,
neutralisation absolue.
Chiron